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L’Accord de Paris: Succès, déceptions et perspectives

15 décembre 2015
Selon la dernière analyse globale de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) (http://www.ncdc.noaa.gov/sotc/global/201506), la période de Janvier à Juin 2015 a été «la plus chaude à sur toutes les étendues terrestres et océaniques du monde, dépassant de 0,85°C la moyenne du 20ème siècle, battant le précédent record établi en 2010, la dernière année avec des conditions El Niño.  «Le El Niño en cours, tel qu’illustré sur l’image, à droite, a de fortes chances (80%) de persister jusqu’à l’an prochain.  Le phénomène El Niño de 1997-1998 apparaît à gauche. Crédit photo: futuretimeline.net

Selon la dernière analyse globale de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) (http://www.ncdc.noaa.gov/sotc/global/201506), la période de Janvier à Juin 2015 a été «la plus chaude à sur toutes les étendues terrestres et océaniques du monde, dépassant de 0,85°C la moyenne du 20ème siècle, battant le précédent record établi en 2010, la dernière année avec des conditions El Niño. «Le El Niño en cours, tel qu’illustré sur l’image, à droite, a de fortes chances (80%) de persister jusqu’à l’an prochain. Le phénomène El Niño de 1997-1998 apparaît à gauche. Crédit photo: futuretimeline.net

Catherine Devitt (Traduction Jean-Christian Ndoki, SJ)

Dans son allocution d’ouverture  aux médias pendant la journée de clôture des négociations sur le climat de COP21 au Bourget, France, le 11 Décembre 2015, le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon a déclaré: «J’ai participé à beaucoup de négociations multilatérales difficiles, mais cette négociation ci est de loin la plus compliquée, la plus difficile, mais aussi la plus importante pour l’humanité.»

Ces propos reflètent le poids des attentes placées en la COP21. Pour beaucoup, l’Accord de Paris  a été un succès, reflétant une reconnaissance universelle explicite parmi les nations, que le changement climatique est un problème grave nécessitant une action urgente. Cependant, malgré ses grandes ambitions, l’accord échoue dans l’établissement des étapes pour une action concrète.

Les succès de l’Accord de Paris:

  • Une reconnaissance explicite par 195 pays que le changement climatique est une menace sérieuse
  • L’objectif de limiter l’élévation de température à 1,5 degrés C au-dessus des niveaux pré-industriels
  • L’insertion d’un processus d’examen quinquennal juridiquement contraignant des plans nationaux d’émission, soutenu par un système de surveillance transparent
  • Un engagement continu et soutenu à financer les initiatives de mitigation et d’adaptation dans les pays en développement et les pays les plus durement touchés par le changement climatique
  • L’attribution aux pays développés de la responsabilité à « prendre les devants » sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre
  • Dans l’ensemble, l’Accord de Paris fournit l’impulsion pour un changement plus ambitieux.

Là où l’Accord déçoit:

  • L’accord ne comporte aucune mention de la nécessité de laisser les carburants fossiles dans le sol
  • Aucune date précise n’est définie pour un pic des émissions mondiales de gaz à effet de serre
  • L’absence de référence aux émissions issues du transport maritime mondial et de l’aviation
  • Vagues références à des technologies et des actions qui peuvent ouvrir la voie à de fausses solutions avec des implications potentiellement sociales et écologiques néfastes.

A propos de l’élévation de température

Un rapport scientifique récent publié au début de l’année 2015 dans Climate Change Responses (P Tschakert, 2015)  a signalé qu’une hausse de température de 2 degrés C au-dessus des niveaux pré-industriels serait un désastre pour les régions côtières basses, et une limite précise serait nécessaire pour protéger les populations vulnérables contre les effets du changement climatique.

Par conséquent, l’objectif de limiter le réchauffement climatique à 1,5 degrés C est un heureux aboutissement. Le texte final a pour objectif de maintenir le réchauffement «bien en dessous» de 2 degrés au-dessus des niveaux pré-industriels et de poursuivre les efforts pour limiter la hausse des températures à 1,5 degrés. A côté des 2 degrés dans le texte final, l’objectif de 1,5 degrés C ouvre des perspectives intéressantes pour plus d’ambition.

Sur la réduction des émissions

Le mécanisme essentiel pour atteindre l’objectif de 1,5 degrés C exige que chaque partie «prépare, communique et maintienne les contributions successives, définies au niveau national, qu’elle entend réaliser.» C’est ici que l’Accord échoue.

Actuellement, les niveaux d’émissions de 186 pays résultent en une hausse de température de 2,7 degrés C, beaucoup plus élevés que les 1,5 degrés inclus dans l’accord et plus élevés que la limite de 2 degrés nécessaire pour atténuer les niveaux dangereux de changement climatique. Atteindre les deux limites de température nécessite la réalisation d’un objectif de près de zéro émission de dioxyde de carbone d’ici la seconde moitié du siècle.

Le texte final use de l’expression «dès que possible», en référence à la limitation des émissions par les nations. Mais aucune date spécifique n’est incluse dans l’Accord. Cependant, il est reconnu que les pays en développement devraient limiter leurs émissions plus tard que les pays développés. Pour y arriver, le texte se réfère vaguement à la nécessité «d’atteindre un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions par les puits des gaz à effet de serre dans la seconde moitié du siècle.»

Pour certains commentateurs, cela se traduit par la réalisation de l’objectif à peu près zéro-émission entre 2050 et 2100, où le carbone peut encore être libéré, à condition que l’équilibre soit maintenu par les moyens de capture et séquestration du carbone (c’est-à-dire tout ce qui capture et stocke du carbone, y compris des moyens biologiques tels les forêts et les terres de tourbe, et les processus physiques et chimiques, telles que l’injection de carbone).

Les cycles de révision de cinq ans

L’introduction d’un cycle de révision juridiquement contraignant de cinq ans permet aux gouvernements de revoir progressivement les niveaux d’ambition. Pour lancer ce processus, un «dialogue de facilitation» aura lieu en 2018, afin de faire le bilan des efforts collectifs. Le cycle de révision de cinq ans proprement dit commencera en 2023. Alors que les objectifs d’émissions au sein de ces plans ne sont pas juridiquement contraignants, le texte final permet un processus de surveillance et d’examen transparent. Ceci une avancée majeure.

En termes de responsabilité, les pays développés doivent «continuer à prendre les devants dans la réduction des gaz à effet de serre» et les pays en développement sont encouragés à «intensifier leurs efforts», pour réduire progressivement leurs émissions.

Cependant, il n’y a aucune référence à la nécessité d’abandonner les carburants fossiles dans le sol – malgré les preuves scientifiques (McGlade et Ekins, 2015)  et les propos des leaders de la justice climatique telles que Mary Robinson, insistant que cela est la voie obligée si nous voulons éviter des changements climatiques dangereux.

Permettre des émissions proches de zéro plutôt que la décarbonisation complète peut aussi ouvrir la porte à des techniques de géo-ingénierie et de séquestration du carbone potentiellement dangereuses.

L’Accord est également ouvert à l’utilisation de mécanismes d’échange de carbone, malgré les preuves (Laing et al, 2013) suggérant que le commerce du carbone dans sa forme actuelle a été inefficace dans la réduction des émissions. Même le Pape François dans Laudato si’ (LS) critique les crédits de carbone comme «un expédient qui permet le maintien de la consommation excessive de certains pays et secteurs.» (LS 171) Par ailleurs, plus tôt cette année, Ecojesuit avait publié un article très intéressant sur les émissions de l’UE Trading System.

Crédit photo: ewn.co.za

Crédit photo: ewn.co.za

A propos des perte, dommages et finances

L’accord demande explicitement la mise en place d’une task-force pour «élaborer des recommandations pour des approches intégrées afin de prévenir, réduire et traiter des déplacements liés aux effets néfastes du changement climatique.» Les concepts de responsabilité et d’indemnisation (qui pourraient entraîner que les pays affectés exigent réparation de la part des grands pollueurs) ont disparu du texte final, à telle enseigne que les pays développés ne peuvent être vraiment tenus responsables des impacts liés aux changements climatiques passés ou futurs. En fait, l’Accord «ne comporte ni ne fournit aucune base pour une quelconque notion de responsabilité ou d’indemnisation,» empêchant ainsi tout engagement réel pour la justice climatique.

En termes de financement, les pays développés doivent fournir des ressources financières «à partir d’un plancher de 100 milliards $US par an, en tenant compte des besoins et priorités des pays en développement,» même si on ne sait pas comment cela va fonctionner. Ce montant sera revu en 2025, mais les pays en développement ont fait valoir que cela ne suffit pas, et il n’y a pas d’objectif distinct pour le financement de l’adaptation.

Le chiffre de 100 milliards $US pâlit en comparaison des 548 milliards $US dépensés en 2013 dans les subventions à la consommation de carburants fossiles, selon l’Agence Internationale de l’Energie, montrant clairement qu’une augmentation considérable d’investissement dans le financement climatique est nécessaire.

Autres points de friction

Dans les derniers jours des négociations, des éléments importants autour des droits humains, de la sécurité alimentaire et de la justice climatique ont été retirés du texte ou atténués. Les groupes environnementaux se sont focalisés sur l’absence d’émissions du transport maritime et de l’aviation mondiale dans le texte final.

Ironiquement, les voyages aériens ne sont accessibles qu’à une petite frange de la population mondiale, mais combinés avec les frets, ils représentent plus de 5% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Le fait que l’aviation et les expéditions internationales aériennes soient exclues de l’Accord sape la cible de 1,5 degrés C, et réduit tout espoir de maintenir la hausse des températures en-dessous de 2 degrés.

Le texte ne mentionne les énergies renouvelables qu’une seule fois (par rapport à la réalisation de l’accès à l’énergie durable en Afrique). A la place, de vagues références sont faites à des «technologies» et «actions», laissant beaucoup de place pour de fausses solutions possibles (avec le potentiel de causer des dommages sociaux et écologiques) d’émerger comme des correctifs rapides. En outre, la protection et la valorisation des écosystèmes, qui jouent un rôle crucial dans les processus d’atténuation et d’adaptation, n’ont reçu qu’une attention vague dans le texte final.

Espoir dans un mouvement social croissant

En dehors de l’Accord de Paris, beaucoup d’espoir réside dans le mouvement de l’action climatique, qui a maintenant une portée considérable et n’est plus limité aux écologistes, mais englobe une base beaucoup plus large de la société civile.

Cette portée pourrait annoncer les débuts de la «conversion écologique» à laquelle François appelle dans Laudato si’ (LS 217). Le Pape appelle également à «un nouveau dialogue sur la façon dont nous façonnons l’avenir de notre planète … une conversation qui inclut tout le monde … une solidarité nouvelle et universelle.» (LS 14).

Pour aller plus loin, s’il est vrai que l’Accord de Paris peut être faible sur certains aspects, il offre néanmoins un outil grâce auquel la société civile peut tenir les gouvernements responsables de leurs promesses, et combler tout écart entre ambition et action.

Défis en perspective

L’Accord de Paris prendra effet à partir de 2020, avec des temps difficiles à venir, en particulier si des mesures planifiées et coordonnées ne sont pas mises en œuvre immédiatement. Cela signifie également que l’Accord ne nécessite pas de réductions des émissions avant 2020, ce qui présente des défis pour la budgétisation du carbone d’ici là.

Malgré certaines lacunes notables, l’Accord constitue un pas crucial en avant, offrant un terrain d’atterrissage pour les pays à se préparer à la transition vers une société à faible consommation de carbone.

L’auteur de cet article prend beaucoup d’inspiration et de conseil auprès de Charles Eisenstein, le militant de la croissance, qui, en réfléchissant sur Paris, appelle à une révolution de l’amour: «Quand nous, en tant que société, aurons appris à voir la planète et tout ce qui s’y trouve comme des êtres dignes de respect – en eux-mêmes, et pas seulement par rapport à leur utilité pour nous … alors nous réaliserons que ce nous nous faisons à toute partie de la nature, inévitablement, nous le faisons à nous-mêmes. L’histoire du changement climatique actuel est un premier pas vers cette compréhension.»

Catherine Devitt est chargée de Justice Environnementale pour le Centre Jésuite pour la Foi et la Justice à Dublin, en Irlande. Elles est joignable par e-mail cdevitt(at)jcfj.ie.

Références
Laing, T, Sato, M, Grubb, M, & Comberti, C. (2013) ‘Assessing the effectiveness of the EU Emissions Trading System’, No. 106, GRI Working Papers, Grantham Research Institute on Climate Change and the Environment

McGlade, C, & Ekins, P (2015) ‘The geographical distribution of fossil fuels unused when limiting global warming to 2oC’, Nature, 517:187–190. doi:10.1038/nature14016

Tschakert, P (2015) ‘1.5oC of 2oC: a conduit’s view from the science-policy interface at COP20 in Lima, Peru’, Climate Change Response, 2(3). doi:10.1186/s40665-015-0010-z

UNEP (2015) The Emissions Gap Report 2015. A UNEP Synthesis Report. Nairobi: United Nations Environment Programme

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