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Un défi pour l’humanité: Travailler dans l’espace sûr des limites planétaires et environnementales

15 juin 2014
W Steffen, P Crutzen, J McNeill, Crédit photo: M Klum

W Steffen, P Crutzen, J McNeill, photo par M Klum

Andreas Carlgren (Traduction: Jean-Christian Ndoki, SJ)

L’humanité doit relever un énorme défi pour notre avenir commun: si nous gardons la Terre dans l’espace fonctionnel sûr des limites planétaires et travaillons dans les limites environnementales, alors l’humanité et le monde peuvent prospérer. Si nous transgressons ces limites scientifiquement établies, nous nous mettons dans une zone de danger, où même les petites actions peuvent déclencher des résultats catastrophiques.

Les scientifiques Will Steffen, Paul J. Crutzen, et John R. Mc Neill nous font part des dimensions de ce défi de l’Anthropocène, qui illustre notre entrée “dans la physique d’un monde 3-6-9.” Le chiffre 3 renvoie au changement climatique: 3 degrés Celsius. En effet, la température globale de la Terre risque de connaître une augmentation de 3 degrés Celsius, un réchauffement que la planète n’a jamais connu au cours des 25 derniers millions d’années. Le 6 fait référence au fait que nous vivons la 6ème extinction massive d’espèces dans le monde. La disparition des dinosaures il y a 65 millions d’années constitue une de ces extinctions massives qu’a connues la Terre. Enfin, le chiffre 9 rappelle que l’humanité se dirige très rapidement vers une population mondiale de 9 milliards de personnes d’ici 2050. Le véritable défi, c’est que nous passons de près d’un milliard de personnes dans les pays très industrialisés à 4 ou 6 milliards de personnes avec un pouvoir d’achat comparable à la moyenne européenne.

Au cours des discussions de l’ONU sur le changement climatique, à Copenhague, au Danemark en 2009, les premiers ministres et les présidents de tous les coins du monde étaient censés apporter une réponse globale à ces grands défis mondiaux.

Mais le monde a dû subir un grand échec. L’on a vu l’impuissance des puissants. Une leçon importante doit en être tirée: nous devons, tous et chacun, prendre notre part de responsabilité commune pour la Terre, chacun à son niveau et dans les circonstances propres de sa vie.

Crédit photo: Stockholm Resilience Centre

Crédit photo: Stockholm Resilience Centre

L’espèce humaine est la seule dont les actions ont des conséquences sur l’ensemble de la planète. En même temps, seuls les humains ont la capacité de gérer les écosystèmes. Et seuls, nous les humains, pouvons éthiquement réfléchir sur nos actions. Nous devons agir en conformité avec cette intuition.

Nous faisons l’expérience au niveau mondial de la “tragédie des biens communs.” L’expression décrit le dilemme qui apparaît quand des bergers partagent un terrain de pâturage commun. Au niveau individuel, ils prennent la décision économique rationnelle de l’augmentation du nombre de bêtes qu’un berger garde sur le terrain. Mais l’effet collectif épuise ou détruit le bien commun.

Il en va de même quand nous, en tant que nations, utilisons les ressources mondiales. Les nations bénéficient en utilisant davantage les ressources communes, mais tout le monde paie le coût à long terme. En fait, à long terme, nous serons tous perdants.

Elinor Ostrom, première femme à recevoir le prestigieux Prix Nobel des Sciences Economiques en 2009, a été reconnue “pour son analyse de la gouvernance économique, en particulier du bien commun.” Son travail a démontré comment les groupes locaux pourraient gérer avec succès la propriété commune sans régulation de l’autorité centrale ni privatisation. Une des principales conclusions de sa recherche était que la “tragédie” des biens communs pourrait être évitée. Les biens communs pourraient être gérés dans une logique de bas-en-haut pour une prospérité partagée, grâce à de bonnes institutions. Si les bergers pouvaient mieux collaborer, surveiller réciproquement la manière dont les uns et les autres utilisent la terre, et renforcer et appliquer les règles de gestion de leurs terres, ils pourraient éviter la tragédie. C’est le principe de la gestion commune.

À l’échelle mondiale, cela signifie mettre en place de bonnes institutions pour la gestion des écosystèmes de la planète dans les limites planétaires définies. Dans son dernier article paru juste avant sa mort en 2012, Elinor Ostrom écrit: “Nous n’avons jamais eu à faire face à des problèmes à une échelle comme celle de la société interconnectée d’aujourd’hui. Personne ne sait vraiment ce qui va marcher. Il est donc important de construire un système qui peut évoluer et s’adapter rapidement. L’objectif doit être maintenant le développement durable dans l’ADN de notre société interconnectée au niveau mondial.” Et Ostrom de conclure: “Des décennies de recherche ont montré qu’une diversité de politiques s’interpénétrant au niveau local, infranational, national et international, sont plus susceptibles de réussir que des accords contraignants généraux simples. L’élaboration de politiques de l’évolution fournit des marges de sécurité essentielles si jamais l’une ou l’autre politique échouait.”

Andreas (à gauche) en conversation sur le maïs OGM, avec des agriculteurs dans un village de montagne de Bukidnon, dans le nord de Mindanao, aux Philippines. Crédit photo: JA ignacio

Andreas (à gauche) en conversation sur le maïs OGM, avec des agriculteurs dans un village de montagne de Bukidnon, dans le nord de Mindanao, aux Philippines. Crédit photo: JA ignacio

En même temps que la mise en place d’institutions mondiales mieux adaptées, nous avons aussi besoin d’un cadre éthique nouveau, fondamental et universel. Le philosophe Juif Hans Jonas a formulé un impératif catégorique pour notre temps – un temps modelé par un développement technologique sans précédent et des répercussions écologiques à l’échelle mondiale. Le Philosophe souligne que, “la technologie moderne a mis en place des actions à cette nouvelle échelle, avec des objets nouveaux, et des conséquences nouvelles, à telle enseigne que le cadre des anciennes éthiques ne peut plus les contenir.”

Les écologistes deviennent parfois si pessimistes du fait de la dégradation de l’environnement mondial qu’il semble qu’une planète sans les humains serait meilleure. Ce n’est pas le point de vue soutenu par Hans Jonas. Il arrive à la conclusion contraire par l’argumentation suivante: la capacité de se mettre soi-même à la place de l’Autre (prendre l’autre en compte) définit la nature humaine. Cela crée une base pour la capacité humaine à réfléchir éthiquement sur les actions du soi. De là découle notre capacité de responsabilité. L’humanité se définit aussi par sa faculté de se représenter les choses, de faire des images, qui révèlent la capacité de reproduire artificiellement la ressemblance et la signification.

Les humains sont les seuls êtres qui savent apprécier la valeur et prendre la responsabilité de ce qui a de la valeur à leurs yeux. Nous avons, en d’autres termes, la capacité de reconnaître le bon, le pouvoir à la fois de protéger et de le détruire, et la capacité de nous obliger à le protéger. Par conséquent, un monde avec l’humain vaut mieux qu’un monde sans lui.

Cela a conduit Hans Jonas à proposer un impératif qui comprend le maintien de l’espèce humaine: Agis de sorte que les conséquences de tes actions soient compatibles avec la permanence d’une véritable vie humaine sur la planète terre.

De ces idées, nous pouvons développer une vision du monde fondée sur une conscience planétaire, le sens de solidarité – ou plutôt l’amour – avec tous les êtres humains et tous les autres êtres vivants. Cela peut paraître un défi utopique. Mais n’est-ce pas un chemin de bonheur en même temps? Quoi qu’il en soit, il est indéniable aujourd’hui que l’humanité est le plus grand pilote du changement global.

Andreas Carlgren travaille à l’Institut Newman, la première Université Jésuite d’Uppsala, de Suède, sur l’élaboration d’un programme de formation en Sciences Sociales, en mettant l’accent sur l’Environnement et la Justice. Il a servi comme Ministre de l’Environnement de la Suède de 2006 à 2011.

En Mai 2014, Andreas a prononcé le discours inaugural de la Conference on Transformative Land and Water Governance qui s’est tenue à Malaybalay City, Bukidnon, dans le Nord de Mindanao, aux Philippines. Andreas a également passé un certain temps avant et après la conférence pour discuter et élaborer des stratégies qu’il poursuit, avec d’autres, un dialogue permanent avec la science et les valeurs. Cet article est tiré de son discours et de sa brève visite à Bukidnon.

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